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27 septembre 2016 2 27 /09 /septembre /2016 14:59

Voilà un billet qui ne va pas être facile à écrire. Et pourtant, cela fait si longtemps que je le porte en moi. Si longtemps...

Étrangement, alors que je m'apprêtais à me mettre devant le clavier, ma mère m'a téléphoné, et j'ai pu lui dire que j'allais écrire à ce sujet. J'ai été en quelque sorte un peu forcée de la prévenir, parce que je n'étais pas vraiment certaine que ce que j'allais livrer lui ferait très plaisir. Voire même, que cela allait l'attrister. Mais un moment, le mal être est si fort qu'il faut que les choses sortent, et c'est parfois plus facile de le livrer à des inconnus.

Même si ces inconnus risquent d'être choqués, eux aussi. Parce qu'il y a des choses dont on ne parle pas vraiment. Ce n'est pas caché, ce n'est pas honteux, mais ce n'est pas dit.

Puis un article est encore sorti dans la presse, parlant d'une jeune fille qui s'était suicidée parce qu'elle avait été harcelée à l'école. Harcelée parce qu'elle était différente: c'était une intello. Et ça c'est impardonnable. C'est tellement honteux que ça mérite le harcèlement jusqu'à ce que mort s'ensuive...

Il y a des différences moins bien acceptées que d'autres.
Et tout ça m'a remise face à des vécus douloureux. Face à des souvenirs de ce village où j'ai grandi, et où j'ai appris à ne pas m'aimer. Où j'ai appris que je ne valais pas grand chose, parce que je lisais trop, que je passais trop de temps seule dans les bois, parce que je jouais seule, parce que je fuyais les gens. Je n'avais pas le droit d'être timide, je n'avais pas le droit d'aimer les idées et les mots, je n'avais pas le droit de ne pas rentrer dans les cases. J'étais différente, et cela dérangeait.

Et pourtant...

Pourtant mon frère puîné aussi était différent. Son cerveau avait manqué d'oxygène à la naissance, et cela avait entraîné un énorme retard dans les apprentissages. Qu'il ait été opéré d'une hernie à l'âge de deux ou trois mois n'avait pas aidé. Il a donc été pour mes parents une grande source d’inquiétude. Et là, les gens se sont montrés pleins de compassion. Normal, vous me direz. Et du haut de mes 41 ans, je vous le dirais aussi.

Mais à l'intérieur, là où sommeillent les cicatrices, les plaies, les bosses, il y a une petite fille de 4 ans qui n'a pas compris pourquoi elle ne comptait plus. Que ce soit vrai ou pas, par ailleurs, là n'est pas la question. On ne nie pas un ressenti. On ne le nie pas, parce que ce serait une violence de plus, et les intentions de la personne en face ne changent rien au coup qui est encaissé. Comme les problèmes de son frère étaient tellement plus grave, elle a tu beaucoup de souffrances. Le harcèlement scolaire, entre autres. La douleur que lui causaient les jugements des gens du village, cette impression de n'être bonne à rien, parce qu'on ne cours pas vite, parce qu'on est maladroite, parce qu'on n'a aucune de ces qualités qui sont valorisées. On lit, on écrit, on connait par cœur des tirades entières d'auteurs classiques auxquels on ne comprend pas toujours tout. On ne fera pas une fille bonne à épouser. Elle a tu le viol, aussi...

Et c'est là que me vient cette question, parce que c'est véritablement une chose que j'ignore: alors même que les moyens manquent pour l'encadrement des enfants et des adultes handicapés, qu'est-ce qui est prévu pour leurs frères et sœurs, les dommages collatéraux? Parce que tous ne correspondent pas à cette nouvelle image d’Épinal de la gentille famille où tout le monde s'adore avec un enfant différent dedans, qui est super et que ses frères et sœurs kiffent (et même que ça doit arriver, et même que c'est très bien). Alors, ceux-là même qui vont vous développer une névrose abandonnique de derrière les fagots, cumuler des traumatismes tus, et en plus en avoir honte, vu que "eux n'ont pas de problème", on en fait quoi? On considère que ce sont naturellement des guerriers, des résilients en puissance? On décide qu'ils sont définitivement perdus? Ou qu'ils n'ont qu'à mordre sur leur chique et prendre sur eux?

Comment les gens, ceux qui vous jugent et vous jaugent et ne savent pas qui vous êtes, comment, hein, ils pensent qu'on vit, quand on apprend à ne pas s'aimer et à avoir honte de le dire, parce que vous ne devriez pas vous plaindre, il y a pire dans votre entourage proche?

Comment on fait pour apprendre à s'aimer quand on a appris qu'on ne compte pas?

Qu'est-ce qu'on en fait, des dommages collatéraux?

Virginie Godet (vous remercie pour la séance de psychanalyse gratuite, vous prie de mouler votre gaufre si ça vous choque).

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commentaires

A
Je ne sais pas. Ma sœur cadette a été gravement malade enfant et je fais partie des "dégâts collatéraux". J'ai vu un jour une émission sur le sujet où Marcel Ruffo disait qu'il était impossible de ne pas blesser plus ou moins gravement les autres membres de la fratrie. Je crains bien qu'il ait raison.

Parce qu'on a beau comprendre du haut de vos 41 ans (ou de mes 58), un être humain est le fils (ou la fille) de l'enfant qu'il a été, comme disait je-ne-sais-plus-qui.
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V
Salut je viens de parcourir ton article... pas mal du tout je suis touchée à la lecture de celui-ci je suis un de ses enfants qui a grandi seul... qui a du supporter la honte, le dégout et le mépris de soi par ce que j'étais différente et d'autres chose: petite taille, adoption, famille très stricte. Comment vivre avec ça et bien justement avec ça on ne vit pas... alors il faut faire le ménage et se construire seul vivre non plus pour plaire pour satisfaire pour rentrer dans un moule mais vivre pour s'apprivoiser pour s'aimer pour s'épanouir... pour avancer!
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