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4 septembre 2016 7 04 /09 /septembre /2016 10:55

Ou "On peut montrer des photos de gosses morts en gros plan, ça, ça va, mais des dessins avec plusieurs niveaux de lecture, ça, c'est dégueulasse"...
Et ça, comme tout monstre cynique et cruel tel que je suis (oui, on est un monstre cynique et cruel quand on pratique l'humour noir... C'est pas de la mise à distance ni une forme de protection, paaaas du tout, repeat after me: je suis juste un épouvantable monstre cynique et cruel, et tous mes semblables avec)... Où en étais-je? Ah oui, donc, c'est quelque chose que j'ai beaucoup de mal à comprendre.
Mettons-nous d'accord sur un point: oui, le dessin de Charlie Hebdo concernant le séisme en Italie était très violent. Au fait, je me demande même pourquoi je commence par ce disclaimer. On parle de Charlie, pas du journal de Mickey.On parle d'un journal satirique resté très longtemps à lectorat limité. Lectorat dont j'ai fait partie (je me suis désabonnée quand Philippe Val a viré Siné). Le genre de truc où vous savez où vos mettez les pieds. Et c'est là que le bât blesse: c'est pas fait pour tout le monde.

Non, je ne suis pas en train de taxer ceux qui ne comprennent pas d'inintelligence. Et encore, pourquoi je me gênerais, je suis un monstre, ils l'ont dit sans ciller... Je dis juste que ce n'est pas pour eux. L'humour, c'est une gymnastique de l'esprit, certaines formes demandent de l'entraînement. Et tous n'iront pas vers le même style. Tenez, je pense avoir l'esprit Charlie, mais Marsault me fout la gerbe. Pourtant, pour un œil non habitué, ça relève du même exercice. Hé ben non, il y a une énoooorme différence au niveau du fond et de l'intention.

Un dessin de presse n'est pas un dessin comme les autres. Un dessin satirique encore moins. Il dit à la fois un fait d'actualité, mais aussi la lecture qu'en a son auteur et le journal qui le publie. Une carte du monde, une vision du monde et une façon de l'envisager et de le dire. N'achetez pas Charlie si vous voulez de la pure gaudriole et des petits bonshommes rigolos. C'est risquer de vous prendre des claques, parfois du douteux et souvent plusieurs couches dans la réflexion (comme dans les lasagnes). Et pas forcément les interprétations toutes cuites à disposition des petits oiseaux bec grand ouvert. Nope, y'a beaucoup d'implicites et de sous-entendus dans ces dessins. C'est que le dessinateur part du principe que son public possède la même grille de lecture que lui, les mêmes références.

Et dans ce cas précis, c'était très mal barré pour la team premier degré. Tout était dans l'implicite et le sous-entendu. Donc dans la provocation, non pas toute crue et toute bête. Non, dans la provocation du questionnement. Dans le dépiautage des mécanismes qui font que des gens se retrouvent à l'état de chairs écrasées sous des strates de gravats (comme dans les lasagnes). Comment ça se fait et à qui ça profite? Comment se fait-ce que dans une région à risque sismique avéré, on n'en tienne pas compte dans les constructions et les rénovations? Dans quelles conditions ce constructions se font-elles? Quid des matériaux? Quid des travailleurs? Pour quels locataires? Pour le profit de qui? Et qui est assez cruel et cynique (vraiment cruel et cynique) pour se contrefoutre totalement de ce qu'un jour ça s'effondre, ça tourne à la lasagne de chair humaine et de strates de gravats, puisque les mêmes seront aux manettes des chantiers de reconstruction.

Ce n'est donc pas le dessin qui est cruel et cynique. C'est la réalité qu'il dénonce. Le dessin tape dur et tape juste. Il fait mal, oui. Parce qu'il met le doigt juste où il faut. Mais il demande en effet quel le lecteur ait les mêmes pré-requis que le dessinateur. Et j'irai encore plus loin, l'humour étant quelque chose d'éminemment culturel, les mêmes codes. Non-sense, absurde, humour noir, provocation, mots d'esprit, ironie ou pipi-caca-bite-nichons, toute forme d'humour n'est pas commune à l'ensemble des individus. L'humour marque un gap culturel, générationnel, voire social. Une question d'époque, de lieu. Ceci explique sans doute que, suite au traumatisme, ce dessin soit très mal perçu en Italie. C'est normal. Mais est-ce pour autant une raison pour lapider les personnes qui partagent les codes de l'auteur, et en faire d'office des monstres?

On me demande régulièrement de faire preuve de compréhension envers les personnes qui ont besoin de voir des images choc (pas des symbolisation, pas des lectures, pas des interprétations, non, l'image toute crue) pour réaliser un drame. Pour que ça parle à leurs tripes, à leurs émotions. Je veux bien l'entendre.

Mais en quoi, du coup, apprécier les images, interprétations, symbolisations qui parlent à mon intellect est-il moins respectabls? Est-ce parce qu'elles sont moins directement compréhensibles? Est-ce parce qu'elles sont destinées à un nombre plus restreint de personnes? Du coup, elles sont forcément plus clivantes que le premier degré tout cru, puisqu'elles exigent des clés de compréhension communes? Le problème ne vient-il pas simplement du fait que sont jetés à la face du monde des contenus autrefois circonscrits à un lectorat qui faisait la démarche de l'achat et savait ce qu'il achetait. L'importante question de "qui est l'émetteur, d'où parle-t-il, à qui, quelle est son intention"?

Toutes questions qu'il est bon de se poser avant d'aborder un texte, un dessin, un film. Histoire de savoir si c'est pour soi, si on a les clefs de compréhension, les bons codes...

Virginie Godet... (Élitiste, en plus, cette pétasse)

Post scriptum: des âmes bien intentionnées ayant trouvé tout à fait normal de me souhaiter la mort de mes enfants sur les réseaux sociaux, je me permet de les renvoyer à l'article ci-dessous, qui dit tout mon amour à l'égard de ces anges purs, radieux et dispensateurs de justice:

http://modelenonconforme.over-blog.com/2015/06/les-purs-et-les-cornacs-des-olifants.html

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