Je suis censée écrire un billet par semaine. Mais parfois, je lis ou j'entends des choses qui me font réagir. Et je reprends mon clavier, pour un petit ou un grand extra.
Aujourd'hui, le Forum de midi de la Première (radio de la RTBF) portait sur la prostitution. Terrain miné, sujet sensible. Dire ou écrire ce que l'on en pense, c'est ouvrir la boîte de Pandore,
s'exposer à des critique virulentes de la part d'un grand courant, néo-abolitionniste ou réglementariste. C'est risqué, très risqué. Tant pis, je me lance.
Aujourd'hui, une fois de plus, j'ai entendu un dialogue de sourds. Deux idéologies qui s'affrontent, qui campent sur leurs positions, refusent d'entendre les arguments de l'autre. Des opinions en
"tout blanc ou tout noir", alors que je pense qu'on n'approche la réalité que dans l'infinité des nuances de gris. Et surtout, dans ce dialogue, une voix, des voix qui manquaient cruellement:
celles des principales intéressées. L'infinité des paroles des personnes prostituées. Bien entendu, ce n'est pas possible en une heure, parce que ce serait réducteur. La complexité de cette
réalité n'est pas résumable.
Quand on considère que le but de la société, si elle en a un, est de permettre l'émancipation et l'épanouissement de chaque individu, cela me gène, et pas qu'aux entournures. Les personnes
prostituées sont donc des êtres à ce point privés de raison? Elles n'ont donc pas l'expertise de leur propre vie? Leur réalité ne peut-elle être qu'univoque, et chaque voix divergente relevant
forcément d'un quelconque syndrome de Stockholm? Je ne le crois pas, pas pour toutes.
Les filles tombées dans les réseaux existent. Les femmes prostituées par leur compagnon dans le cadre de violences entre partenaires existent. Les toxes qui taillent une pipe pour payer leur dose
existent. Les femmes qui font le choix de la prostitution plus ou moins par défaut, faute de trouver un emploi digne et décent suffisamment rémunéré existent. Il y en a même qui ont fait ce choix
consciemment et en sont contentes. Et il y aussi des hommes qui se prostituent, on l'oublie souvent. Autant de réalités différentes. La rue, la vitrine, le salon de "massages", le privé, les
rendez-vous fixés via le net, les beaux hôtels fréquentés par les escorts: autant de pratiques différentes.
Les néo-abolitionnistes vous diront que pour mettre fin à tout cela, il suffit d'interdire. De mettre à terre le système prostitueur. Les réglementaristes, qu'il faut donner à ces femmes un
statut social et fiscal. En fait, les deux courants ont raison en même temps . Elles ne parlent pas de la même chose, et ne se placent pas à un même niveau d'exigence: les unes se positionnent
dans l'absolu, les autres dans le pragmatisme. Et chacune écoute les récits de femmes allant dans son sens.
Je trouve aussi que le sexe, les rapports sexuels, ne devraient s'envisager que dans le cadre de relations entre personnes adultes et consentantes, impliquant le respect du-de la- des
partenaire(s). Tu en as envie, j'en ai envie, c'est parfait, allons-y. C'est le genre de résultats qu'on ne peut obtenir que par l'éducation à l'égalité entre les hommes et les femmes, et
l'éducation sexuelle, et ce dès le plus jeune âge. Pas en décrétant, pas en punissant, pas en culpabilisant. C'est aussi comme cela qu'on pourra faire baisser la demande, et c'est un travail sur
le long terme.
D'autre part, dans la situation telle qu'elle est actuellement, je pense qu'on ne peut pas laisser ces femmes dans les mains de proxénètes et des réseaux. Qu'il est plus qu'important de soutenir
celles qui veulent en sortir. Et pour ce qui est des autres, dans leur infinie diversité, il faut tenir compte de leurs besoins. Fondamentalement, et la nuance est d'importance, je suis pour
le droit de ne pas se prostituer. Ceci implique de se focaliser non sur la prostitution en elle-même, mais sur les raisons qui font que certaines femmes se
retrouvent dans cette situation, par le truchement du conjoint proxénète, par nécessité, en faisant un choix par défaut. Ce sont des leviers socio-économiques qu'il faut actionner. Et la sécurité
de toutes qu'il est nécessaire d'assurer.
L'émission de ce midi évoquait la prostitution de rue, les nuisances qu'elle engendre, et le "nettoyage" d'un quartier, à Bruxelles, semble-t-il à la demande des riverains. Or, c'est déplacer la
problème. Oui, la prostitution de rue est la plus visible. Oui, elle engendre sans doute des nuisances, dues au comportement des clients, souvent, au comportement des riverains aussi, parfois.
Mais "nettoyer" un quartier n'est pas une solution non plus. On cache le problème, c'est tout.
C'est aussi ce qui avait été fait à Liège lors de la fermeture des vitrines de Cathédrale-Nord. Les occupantes des vitrines sont parties, elles pratiquent en privé ou sont allées s'installer à
Seraing, et la prostitution de rue subsiste. Aucun plan pour aider celles qui veulent s'en sortir, et c'est une chance que les associations sur le terrains fassent un travail important. Quant au
projet Isatis, il est dans les limbes. Pas enterré, mais en attente d'une re-discussion. Ce projet, c'est mieux que rien. Un pis-aller. Il permettra aux filles pratiquant en vitrine de payer des
loyers normaux, et leur assurera salubrité et sécurité des lieux. C'est déjà énorme, mais ce n'est pas grand chose.
Parce que les filles dans la rue, elles aussi ont des problèmes de sécurité, surtout de sécurité. Elles sont là pour des raisons aussi diverses que variées, et ont le droit de ne pas s'y trouver.
Pas parce que cela entraîne des nuisances, ou que leur vue nous dérange. Mais parce qu'elles aussi ont le droit de ne pas se prostituer, de faire un autre choix, de changer de vie. De quitter
leur mac, d'arrêter la came, de trouver un boulot plus "classique". Un boulot au travers duquel elle ne seront plus stigmatisées.
Parce qu'un des gros problèmes de ces femmes, aussi, c'est notre regard sur elles. Qui autorise certains à en parler comme si elles étaient incapables de savoir ce qu'elles veulent, ce dont elles
ont besoin.
Virginie Godet (pas sur la tête, s'il vous plaît).